Si l’on nous offrait l’immortalité sur la Terre, qui accepterait ce triste présent ?, se demandait Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile (1762). C’est ce qui est arrivé à Raymond Fosca. Né au xiiie siècle, toujours vivant au xxe siècle, ce héros de Tous les hommes sont mortels, roman de Simone de Beauvoir (1), a bu une potion magique pensant qu’une seule vie ne pourrait suffire à son projet d’améliorer le sort de ses concitoyens… Hélas, non content de traverser les guerres et les révolutions, Fosca se lassera d’épouser sa femme, sa petite-fille, son arrière-petite-nièce… Vivre éternellement sans vieillir, tel est pourtant le vœu secrètement entretenu depuis la nuit des temps par les êtres humains ! C’est bien pourquoi d’ailleurs l’ordonnancement des âges de la vie a toujours donné lieu à des formulations qui ont souvent un parfum de résignation. Des mythologies les plus diverses à la philosophie antique en passant par les grandes religions monothéistes, il a fallu trouver un sens, une justification à la vie et surtout à la mort ; celle-ci étant souvent perçue comme un échec ou une punition, dû à l’orgueil ou à la maladresse des pauvres humains que nous sommes.
Chez les Trobriandais mélanésiens, raconte Bronislaw Malinowski, les gens ne mouraient jamais. Ils retrouvaient leur jeunesse en se dépouillant de leur peau comme les serpents ou les lézards. Jusqu’au jour où une vieille femme ayant enlevé la sienne pour se baigner la vit emportée par le courant. Furieuse de ne plus être reconnue par les siens – elle avait repris l’aspect d’une jeune fille –, elle décida qu’elle ne se dépouillerait plus de sa peau et que tous deviendraient vieux et mortels !
Chez les Grecs, on doit à Zeus d’avoir voulu punir la prétention des hommes, qui avaient volé le feu aux dieux, en créant Pandora, créature humaine aussi belle que maléfique puisqu’en enfantant, elle inscrivait l’humanité dans l’ordre des générations et du vieillissement (2).
Et gare à celui qui tente de subvertir l’ordonnancement des âges. « Quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi et à trois pattes le soir ? », demande le Sphinx à Œdipe. L’énigme qu’il résout pourtant – en répondant qu’il s’agit de l’homme – sonne comme un rappel pour celui qui a tué son père et épousé sa mère (sans le savoir) et engendré le malheur sur la cité de Thèbes…
Tous les hommes sont mortels
Enfance, jeunesse, maturité, vieillesse…, la sagesse des anciens voulaient que les âges de la vie se calquent sur les étapes biologiques. Aujourd’hui, ce modèle semble complètement bouleversé.